Moquette cramoisie, rideaux rouges. Ma chambre est aussi accueillante que le sourire de la vieille peau de réceptionniste. Si j'avais pu, j'aurais choisi un autre hôtel, mais c'est le seul que mes finances peuvent m'autoriser. De toute façon, il n'y a pas de meilleur endroit pour se morfondre et, je sais que c'est ce que je vais faire toute la nuit.
Je dépose mes bagages au pied de ce qu'on pourrait appeler un lit. J'ouvre la fenêtre, mais la referme aussitôt. C'est à peine croyable. Comment l'air peut-il puer encore plus dehors qu'ici, à l'intérieur ? Finalement, ça n'a aucune importance...
J'entre dans la salle de bains : ridiculement minuscule et tout aussi dégueulasse que le reste de la chambre. Je ne suis pas sûre que les murs d'origine avaient cette teinte beige, presque marron, mais il vaut mieux ne pas y penser.
Je me passe de l'eau froide sur le visage. Ma peau colle encore des larmes que j'ai versées. Puis je me passe cette serviette. Ce stupide bout de tissus, si rugueux, si usé, si troué. Rugueux surtout.
C'est dingue. J'ai sûrement l'air d'une pauvre fille en disant cela, mais ce contact, ce léger et bref contact, m'a presque paru agréable. Il m'a rappelé la caresse de la barbe de Ben sur mes joues, du temps où on était ensemble...J'explose de nouveau en sanglots. Ce que je peux être bête, seule, ici, dans cet hôtel miteux à ressasser de vieux souvenirs ! Non, seulement d'évanescentes réminiscences...
Seule, toujours, allongée sur le grand froid, je regarde les longues traînées blafardes que laissent les fards des voitures de l'autoroute sur le plafond. Je ne parviens pas à m'endormir. Mais est-ce la faute d'anciennes images ressassées, encore et encore depuis trois ans, ou bien celle des bruyants et déprimants soupirs qui émanent de la chambre d'à-côté ? D'abord, pourquoi l'isolation de ce foutu taudis est si mauvaise ? Pourquoi est-ce que tout en cet endroit me rappelle que je suis désespérément seule ?
Non. Je ne suis qu'une idiote... Ce n'est pas cet endroit, mais ma vie entière qui tente de me délivrer un message. Mes évanescentes réminiscences me reviennent doucement, comme de vieilles amies, encore une fois. Le souvenir d'un amour perdu, au-delà des limites du temps et de l'espace. Tout ce que j'ai vécu jusqu'à maintenant m'a permis de retrouver la mémoire.
Mon âme me le crie, mon coeur en saigne. Je l'aime. Et je vais le rejoindre, en un instant. Désormais, je sais de nouveau comment faire...
« Tu es un ange, Yelëa. Je t'aime...
- Moi aussi Ben. Moi aussi... »
Je sens encore la caresse de sa peau sur la mienne, la chaleur de ses bras. Malgré tout, je n'ai pas oublié le goût de ses lèvres, ni la lueur bleue de ses yeux pétillants de joie. Je nous revoie encore, serrés l'un contre l'autre dans un tourbillon de tendresse et de bonheur. Je me souviens de lui avoir fait promettre de ne jamais s'éloigner de moi, quoiqu'il arrive. Et cette promesse, c'est moi qui ne l'a pas tenue. Je n'en suis toujours voulu, je m'en veux encore. Je ne saurais dire combien je regrette. Cependant, mes remords ne changent rien... Je l'ai quitté, lâchement. Certes pour son bien. Mais je suis quand même partie, brisant le serment qu'on s'était fait, sans lui dire au revoir. Je pensais savoir qu'il n'était pas pour moi, en dépit de nos sentiments réciproques. Des histoires de politique, évidemment. Un prince tel que lui ne pouvait pas passer le reste de ses jours avec une étrangère, car c'est bien ce que j'étais. Il était l'unique héritier d'un antique royaume plusieurs dizaines de fois millénaire et, de ce fait était promis à une grande princesse... En fuyant, je voulais juste l'empêcher d'être déçu, le jour venu. J'espère de tout coeur qu'il l'a compris et, qu'il n'a pas été triste.
« Tu es un ange, Yelëa. Je t'aime... » Le son de sa voix résonne encore au creux de mon esprit, comme si c'était hier. D'une puissance si douce qu'on ne peut qu'adorer. Je brûle encore de lui répondre, de lui crier mes sentiments. Mais il n'est plus là et, je dois le retrouver. Lui dire que ces trois années sans lui n'étaient que pure torture. Lui avouer le vide qui envahi mon être dès qu'il n'est plus à mon côté, le besoin que j'ai de plonger mon regard dans le sien. Je dois tout lui dire, car j'ai conscience qu'il est le seul que je pourrais aimer. Il est le seul à me comprendre, comme je suis, ou plutôt j'étais, la seule à pouvoir lui rendre la pareille. Mais je redoute plus que tout, qu'il ait fini par m'oublier, heureux dans les bras d'une autre. J'ai peur qu'il m'en veuille ou, qu'il ne me reconnaisse pas. De toute façon peu importe ce qui se passera. Ce n'est plus le moment d'hésiter. Sans lui, ma vie ne peut avoir de sens. Je dois le retrouver...